Le Fou du Jardin des Cordelliers
Sébastien Lenormand naît à Montpellier en 1757. Son père, riche horloger, veut qu’il fasse des études scientifiques. Jeune homme, il part donc à Paris, où il entre au cabinet de Lavoisier. Pendant trois ou quatre ans, il sert d’assistant à l’illustre chercheur, avant de plier bagages et s’en retourner à Montpellier. Il a alors 26 ans et une idée fixe : voler. Sitôt de retour au bercail, il entreprend des travaux dans le plus grand secret ; quelques mois plus tard, son prototype est prêt. Ne reste plus qu’à le tester. L’appareil auquel Lenormand a sacrifié tant de temps, est un véritable défi à la pesanteur ; une machine dont Léonard de Vinci avait dressé les plans mais que nul auparavant n’avait osé construire : le parachute. Sébastien expérimente lui-même son oeuvre ; pour ce faire, il choisit un arbre dans le jardin des Cordelliers (aujourd’hui Square Planchon), y grimpe et se jette dans le vide. Hélas, le prototype ne fonctionne pas très bien la première fois ; il faut à l’inventeur plusieurs essais, autant de chutes douloureuses et plusieurs semaines de réparations et réglages pour perfectionner sa machine. Pendant ce temps, la rumeur gonfle : on parle du dingue qui saute du haut des arbres. Désormais, à chacun de ses sauts, des gens viennent, comme au spectacle, le voir se casser la figure. Ces extravagances dérangent passablement papa Lenormand, l’honorable horloger. Que fistion bricole en cachette dans son atelier, soit ; mais pas question qu’il continue à faire le zouave sur sa branche, c’est mauvais pour l’image de marque. Mais Sébastien ne veut pas abandonner. Dispute, cris, insultes diverses : le jeune homme quitte le domicile parental en claquant la porte. Par nécessité alimentaire et aussi un peu pour faire suer son papa, il s’installe également comme horloger. Les semaines passent. Le prototype est finalement achevé. Une descente au moins s’est passée sans problème. Sébastien est désormais soutenu par un petit groupe d’amis et d’assistants : ils envisagent la conception d’un second prototype qui permettrait de sauter de plus haut encore et parlent de l’expérimenter à la tour de la Babote. Pris à la gorge par des graves problèmes d’argent, l’inventeur remet cependant ce projet à plus tard. C’est à partir de là que les choses tournent mal : une nuit, la porte de Sébastien est fracturée. On lui vole tout : ses plans, ses notes de travail, ses montres, le peu d’argent qui lui reste. Ruiné, poursuivi par ses créanciers, il quitte la ville et se fait chartreux à Saix, près de Castres (Tarn), en juillet 1785. Peu de temps après, son mémoire sur l’aérostatique, disparu dans le cambriolage, réapparaît entre les mains d’un de ses anciens amis, l’abbé Bertholon. Celui-ci fait, pendant 4 ans, le tour du monde scientifique français : il rencontre Joseph Mongolfier, Lavoisier, le marquis de Brantès... Partout, il est félicité pour l’ingéniosité de "son" invention. Que peut dire Lenormand ? Rien : cloîtré, il ignore tout du monde. Mais en 1791, son monastère est fermé. Il quitte alors l’habit sacerdotal et devient professeur à l’Ecole Centrale d’Albi. C’est là qu’en 1798, il tombe sur un numéro de la Revue de la Chimie. Un article y attribue à Lavoisier l’invention du parachute. Lenormand se renseigne et finit par apprendre le fin mot de l’histoire : Bertholon n’a pas longtemps profité du vol et s’est lui même fait piquer le bébé par le célèbre savant. A force de lettres et de demandes, l’ancien chartreux finit par obtenir de la Revue un article rectificatif et il redevient officiellement l’auteur de son invention. Mais il ne mènera plus d’expériences sur ce terrain : en 1804, il monte à Paris pour devenir secrétaire de Gaudin, le Ministre des Finances du Premier Consul. Lenormand restera haut fonctionnaire durant tout l’Empire puis reviendra tranquillement au professorat. Entouré de sa petite famille mais dénué de la reconnaissance qu’il mérite, il meurt à Castres le 4 avril 1837, sans savoir que l’invention de sa folle jeunesse va, au siècle suivant, révolutionner la science militaire. Julien Taillandier
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