L’Evêque des Baïonnettes
L’Abbé Pouderous n’aimait pas Montpellier. Ça tombait bien : Montpellier ne l’aimait pas non plus. Jureur (c’est à dire constitutionnel), il avait été promu à l’évêché de Béziers en Mars 1791. Depuis, il craignait pour sa peau ; chacun de ses passages à Montpellier se faisait sous forte escorte, d’où son surnom d’évêque des baïonnettes. Ceci dit, ses gardes n’eurent pas souvent à sortir leurs armes. Et ils furent impuissants à le défendre, lors d’un séjour à Montpellier, d’un attentat bien plus redoutable que tout ce à quoi il s’était préparé. 16 Avril 1791, au petit matin : Abel Philibert de Mauregard, garde national, quitte son domicile de l’Ecusson pour aller prendre son service à la Citadelle. Alors qu’il descend l’actuelle Rue de l’Ancien Courrier, il se fige à hauteur du numéro 18. C’est là la demeure du citoyen Barthelemy, bourgeois ultra-clérical et ami de l’évêque des baïonnettes. C’est chez lui que Pouderous, en visite, a passé la nuit. Or ce matin, accroché à la fenêtre du rez-de-chaussée, pend un grand panneau de carton avec, d’un côté, la caricature de l’homme d’église, pendu et entouré de graffitis. Au verso, un petit poème : " Cy pend, de l’autre côté / Un vieux coquin de Curé / Que l’ambition pure domine / Vous, qu’un tel dessein illumine / Jureurs, d’un tel avis profitez / Tout serment cito rétractés. Amen / Plus on en sacrera / Plus on en pendra. " Mauregard est révolutionnaire certes, mais tout de même de la vieille école et il respecte les hommes d’église. Alors qu’il essaye de détacher le panneau, survient Jean Giraud, chirurgien militaire qui rentre se coucher après un service de nuit. Il aide le soldat à enlever l’affiche, même si lui la trouve plutôt marrante. Mauregard se précipite ensuite au corps de garde de la maison commune (aujourd’hui la Préfecture), le carton sous le bras. Il y raconte son histoire, dépose la pièce à conviction et va prendre son service. Dans les jours qui suivent, la nouvelle se répand : Giraud ne s’est pas privé de raconter ce qu’il a vu. Du coup, on vient de tous les coins de Montpellier pour voir la caricature de l’évêque et on en rigole pas mal. Pouderous, lui, ne rigole pas du tout : il crie, il tempête, il trépigne. Il exige que les coupables soient châtiés. Il pique des grosses colères, engueule tout le monde, promet mille terribles châtiments et l’Enfer par-dessus le marché si on ne lui livre pas les coupables et d’énormes récompenses si on les lui livre. En vain : omerta cent pour cent pur jus semble couvrir les fautifs. Pire : chaque nouvelle colère de l’évêque fait le tour de la ville, racontée comme une blague. Chaque jour qui passe faire apparaître Pouderous plus impuissant. Lui qui jadis était craint et détesté est devenu une attraction : on s’assemble dans les rues pour le voir passer, on singe l’allure martiale de ses gardes. Au bout de quelques semaines, dégoûté, il quitte Montpellier et retourne à Béziers. C’est là qu’il passera ses dernières années, toujours sous forte garde, avec des militaires l’accompagnant dans chacun de ses déplacements. Mais sa paranoïa ne se justifiera plus jamais : c’est tout bêtement de vieillesse qu’il mourra huit ans plus tard, sous haute surveillance. On n’a jamais retrouvé les auteurs du panneau : ils ont eu le succés prudent et modeste ; il faut dire qu’à cette époque, déjà, ça pouvait coûter cher d’insulter un imbécile sécuritaire. Julien Taillandier
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